• Le château de la Reine des Fées

     Le Château de la Reine des Fées

    près de Blaye (Gironde)

     Il est incontestable que les traditions populaires ont une certaine importance historique ; car elles sont presque toujours un mélange de roman et d’histoire. L’on voit que ce n’est pas d’hier que la vérité se cache sous le manteau de la fable.

     Il existait au XIXe siècle à Saint-Ciers-de-Canesse, près de Blaye (Gironde), un remarquable dolmen, sur lequel l’imagination populaire nous a légué une légende curieuse qui rappelle les Mille et une nuits : c’est le même mélange de merveilleux et de terrible.

     Ne parlez pas aux habitants de ces contrées des druides et de leurs terribles mystères célébrés sur ces blocs géants, ils vous riraient au nez sans merci. « Ces pierres levées (peyres lebades), vous diront-ils, ne voyez-vous pas que ce sont les ruines de l’entrée du castel de las Hagues (du château des Fées) »,

     l’entrée du château des Fées dont nul être humain y pénétrant ne sortait vivant car dévoré par ses occupantes, à l’exception d’un pasteur, voyageur acceptant de relever un défi en partant à la conquête d’un œuf magique détenu par le plus puissant des mauvais génies.  

    Dolmen de Lussac (Gironde)

     Ils vous feront observer que tout prouve que ces pierres ont été habitées ; et, en effet, la science vous dira, avec M. Jouannet : « Que trois blocs énormes servaient de murs à ce château des Fées ; qu’il avait pour toit une pierre gigantesque, et que cette masse reposait, à sept pieds du sol, sur trois blocs et sur une pierre plus petite placée à l’entrée ; que le support du nord avait été entamé par la main de l’homme; qu’on y avait ouvert une porte qui depuis a été bouchée. Cette particularité fait présumer qu’à une époque inconnue cet étrange réduit a été habité. Un puits, creusé auprès, semble venir à l’appui de cette conjecture. » Pour les habitants, c’est plus qu’une conjecture, c’est une incontestable réalité ; écoutez plutôt ce qu’ils racontent :

     Un jeune et beau pasteur, coupable d’indépendance envers son tyrannique patron, avait franchi le support d’entrée et s’était réfugié dans cet antre maudit, dont nul être humain n’osait approcher ; car on n’avait jamais revu ceux qui y étaient une fois entrés. Ces blocs énormes étaient, en effet, la porte gigantesque du puits de l’abîme qui communiquait jusque dans les entrailles du monde, et sous laquelle passaient les mauvais génies pour se rendre dans leur empire souterrain. A peine le pasteur avait-il mis le pied sur la pierre d’entrée, que le plus affreux spectacle frappa ses regards : des ossements humains jonchaient le sol de cette horrible caverne, et, à sa voûte, des gouttes de sang figé pendaient en stalactites.

     Saisi d’horreur, il détourne ses regards et se rejette en arrière ; le sol semble céder sous lui, et il se sentit aussitôt descendre. L’éclat extraordinaire du lieu où il arrive si mystérieusement le force de fermer ses yeux éblouis. Tout à coup, des bras invisibles le saisissent, l’enchaînent, l’enlèvent, et le transportent dans une salle non moins magnifique. Des colonnes d’albâtre en soutenaient la voûte de cristal. Au milieu s’élevait un trône resplendissant, ombragé par deux arbres aux rameaux d’or et couverts de rubis.

     Le pasteur se croyait le jouet d’une illusion, et son admiration redoubla lorsqu’il vit entrer une gracieuse phalange de femmes, qui vinrent, une à une, prendre rang autour de lui. Elles étaient toutes d’une merveilleuse beauté. Il se crut transporté dans la demeure céleste des déesses. Mais son enthousiasme n’eut plus de bornes quand il aperçut une femme mille fois plus belle que ses compagnes.

     C’était Fréa, la Reine des fées, qui suivait ses gracieuses soeurs ; Fréa, à la robe blanche et flottante, aux souliers d’or, qui portait ses noirs cheveux flottants sur ses belles épaules, et qui ornait son front pur d’une chaîne d’or et de diamants. Elle s’avançait, dans sa démarche pleine de grâce et de majesté ; quand ses beaux yeux s’arrêtèrent sur le jeune homme, un nuage de tristesse vint les voiler. Le pasteur, nourri dans la vénération religieuse de ses pères, qui adoraient la femme comme une divinité, se jeta aux pieds de ce trône, où elle vint s’asseoir. Fréa pensa qu’il implorait sa clémence : « Non, non, dit-elle, il faut mourir. »

     Mais le pasteur ne l’entend pas ; saisi d’admiration, il contemple avec amour cette beauté merveilleuse et toujours jeune, dont les hommes n’ont pas idée. La reine était fée, et les fées sont femmes ; elle eut pitié de ce beau et naïf jeune homme, qui oubliait son sort pour la regarder.

     – « II faut mourir », répéta-t-elle enfin d’une voix triste et émue.

    – « Ah ! les dieux sont donc aussi cruels que les hommes », s’écria le pasteur avec amertume et comme sortant d’un rêve ; j’ai fui la mort pour aller au devant de la mort ; mais, du moins, je serai moins malheureux de la recevoir de votre main.

     – « Ah ! ce n’est pas une même mort ! celle qui t’est préparée est horrible, épouvantable : tu seras dévoré vivant. »

     La Reine des fées s’arrêta et détourna la tête pour cacher une larme, et cette larme était d’or pur. Elle reprit bientôt :

     – « C’est là le tribut fatal que nous payons à Rimer, le plus puissant des mauvais génies. Ces blocs debout, sous lesquels tu t’es réfugié, malheureux enfant, sont la table où ses victimes lui sont offertes. Nul homme ne lui est échappé et ne lui échappera, s’il n’a conquis l’œuf des serpents.

     – « Si c’est là une conquête qu’un homme puisse entreprendre, je l’entreprendrai, dit en se relevant le pasteur, d’un air résolu. J’ai souvent dompté les taureaux sauvages, lutté avec les ours et les loups-cerviers de nos forêts ; tombe sur moi le ciel, je ne crains rien ! »

     Le courage plaît aux fées ; dans leur cœur, il est souvent le voisin de l’amour, et l’amour est bien fort. La Reine des fées, séduite, voulut sauver le pasteur. Quand fée le veut, Dieu le veut. Fréa lui donna un anneau mystérieux qui rendait invisible, pour qu’il pût échapper à la vue perçante des serpents et à leur active poursuite.

     Grâce à ce puissant secours, il pénétra sans danger dans l’horrible caverne où mille serpents entrelacés avaient, de leur bave, composé l’œuf magique. Le pasteur s’en empara aussitôt, et, montant sur la table du sacrifice, il attendit sans terreur Rimer le dévorant. Au moment où la nuit devient de plus en plus sombre et où la clarté des étoiles va pâlissant peu à peu, il entendit dans les airs un bruit sourd comme un battement d’ailes, et il vit approcher, monté sur un monstrueux loup ailé, se servant de serpents en place de brides, le terrible génie de l’abîme, qui descendait sur lui avec la rapidité de la foudre pour le dévorer, comme sa victime inévitable.

     Mais le pasteur, le touchant soudain avec l’œuf magique, le terrassa, le vainquit, et l’enchaîna pour l’éternité. Alors cessèrent les sacrifices humains, et le vaillant pasteur fut béni par les fées et par tous les pères qu’il arrachait à ce tribut fatal. Il ne retourna cependant pas avec les hommes, demeurant toujours avec Fréa, la Reine des fées, son sauveur. Il eut une longue et heureuse vie, car son épouse lui donna des pommes d’or qui avaient la vertu de conserver une éternelle jeunesse.

     Mais comme il ne pouvait se nourrir des célestes aliments des fées, il se creusa un puits près de la porte des Géants ; avec une hache de pierre précieuse, don magnifique de sa compagne, il tailla dans le bloc du nord un réduit où il déposait le produit de sa chasse.

     Telle est la tradition très peu connue du castel de las Hagues, de ce château des Fées, où nous ne voyons, nous, qu’un dolmen. A travers les festons et les gracieuses découpures du manteau de la fable apparaît la vérité toute nue. L’œuf des serpents, les sacrifices humains ; d’un autre côté, la victoire par l’amour d’un allié du ciel sur les antiques divinités ; tout cela frappe d’étonnement et nous autorise peut-être à conclure que les traditions populaires ont leur importance historique.

      

    Source: http://www.france-pittoresque.com/spip.php?article3545

     

     

     

     

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  • Commentaires

    1
    Mardi 17 Décembre 2013 à 23:34

    je continue ma petite balade, et là, je suis sous le charme de cette histoire passionnante!Merci je pars enchantée de mon "petit voyage", je reviendrais pour découvrir d'autres légendes car ma curiosité est aiguisée!

    bisous

    2
    Mercredi 18 Décembre 2013 à 10:18

    Belle journée et bisous petites Blanche Neige des contes.

    3
    Mercredi 11 Mars 2015 à 00:47

    Ma chère Triskèle,

    Je redécouvre cette merveilleuse légende...j'avais oublié certaines choses et c'est avec un grand plaisir que j'ai relu cette histoire.Le courage est toujours récompensé, et ce vaillant pasteur méritait de connaître le sort qu'il a vécu auprès de la Reine des Fées.La conclusion est particulièrement intéressante ;) Dans toutes les traditions populaires, il y a une vérité symbolique.

    Merci ma chère Triskèle pour ce petit périple en Gironde, je te souhaite une douce semaine, et t'envoie de gros bisous ensoleillés de mon amitié

    4
    Mercredi 11 Mars 2015 à 09:59

    Bonjour ma chère Neige,

    Je te remercie de faire remonter cet article ancien, il y a d'ailleurs beaucoup d'articles datant des débuts de ce blog qui n'ont pas été lus et que je vais peut-être faire remonter petit à petit, qu'en penses-tu?

    Je te souhaite une très belle journée ensoleillée, plein de bisous ma fidèle amie lointaine.

    5
    Mercredi 11 Mars 2015 à 13:48

    Bonjour ma chère Triskèle,

    C'est une excellente idée, car souvent on regarde les derniers articles, alors que tu as de jolis trésors cachés qui méritent d'être remis en lumière!

    Justement, j'avais l'intention de relire tous tes anciens écrits les uns après les autres donc je ne peux que t'encourager à le faire!

    Très belle journée ma douce amie, à très vite de te lire ou relire, de gros bisous printaniers

    6
    Mercredi 11 Mars 2015 à 14:11

    Merci ma puce, on va faire comme ça alors, grosses bises, ici le ciel se couvre.

    7
    Mercredi 21 Décembre 2016 à 11:23

    Bonjour ma douce Triskèle,

    Je ne connaissais pas cette légende, j'ai été ravie de la lire, c'est passionnant !

    Bonne journée à toi mon amie, premier jour de l'hiver.

    Gros bisous de Florence 

      • Mercredi 21 Décembre 2016 à 11:39

        Bonjour chère Florence, tu as lu ce conte pendant que j'étais en train d'en poster un autre, d'actualité en ce jour de solstice. Espérons que cet hiver qui commence nous sera clément, mais les jours vont commencer à rallonger alors ça fait plaisir.

        Je te souhaite une très belle journée, gosses bises.

    8
    Mardi 17 Janvier à 12:47

    Bonjour ma petite Triskèle,

    Je ne connaissais pas ce château, intéressant et passionnant article ! 

    Merci pour tes visites qui me font toujours plaisir.Je le dis souvent mais c'est sincère.

    J'espère que tu vas bien ? Moi je vais mieux, mon angine est passée et je suis moins enrhumée.Marre d'être malade ! C'est l'hiver...

    Pour répondre à ta question "est-ce ton art de vie personnel" en parlant du gothique, j'ai découvert ce monde et les looks depuis plusieurs années.J'en parle d'ailleurs sur l'accueil de mon blog, je ne sais pas si tu as lu (on ne fait pas forcément attention aux écrits des gens lorsqu'on va sur leur blog, moi si).Etre gothique est aussi un état d'esprit, certaines personnes n'ont pas le look mais le sont dans leur tête si on peut dire.Le look n'est pas une obligation.J'adore la culture gothique, le romantisme sombre, le cinéma de Tim Burton (le plus gothique des réalisateurs)...tu peux trouver des infos sur Wikipédia ou Google.Il y a pas mal de choses intéressantes dans l'univers gothique, j'ai choisi de mettre en valeur les looks, la mode goth, poster des belles photos.Pour pas mal de gens ce monde est noir, beaucoup pensent que tous les gothiques sont déprimés, macabres, morbides, sataniques, etc...Il y en a hélas, mais ils donnent une mauvaise image de ce mouvement pourtant intéressant, lumineux et esthétique.C'est ce que je veux montrer dans mes articles, essayer de faire changer les choses et les mentalités.

    Bonne journée, gros bisous ma douce amie.

    Florence

      • Mardi 17 Janvier à 13:25

        Bonjour Florence, je suis contente que tu ailles mieux.

        Merci pour tes explications et félicitations pour ton implication dans ce que tu aimes. Rassure-toi je lis toujours tout, même les commentaires.

        Prends soin de toi, belle fin de journée, bises.

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