• Les Moines de St Mathieu

    Abbaye Saint-Mathieu de PLOUGONVELIN

    Dans son Panthéon, achevé en 1190, Godefroy de Viterbe, auteur allemand, écrit :
    «Il y a un livre dans l’église de Saint Matthieu au – delà de la Bretagne au bout de la terre que l’on sait avoir écrit là au sujet des actes des apôtres »
    Suit, en 180 vers latins, l’histoire de la navigation de moines de Saint Matthieu à la recherche du séjour paradisiaque de deux personnages de l’ancien testament, l’un patriarche, l’autre prophète, Enoch et Elie, dont la tradition voudrait qu’ils ne fussent jamais morts.
    Une telle introduction ne peut qu’ intriguer tous ceux qui s’intéressent à l’histoire de la Bretagne. Qui est ce Godefroy qui s’exprime ainsi ? Quel crédit apporter au récit qu’il rapporte ? Que penser de ce curieux document qui témoigne, pour le moins, de la renommée du monastère de Saint Matthieu au XII° siècle.
    L’auteur est le chapelain et secrétaire de l’empereur Frédéric Barberousse connu pour ses démêlées avec les papes ( 1152 – 1190) et qui a été immortalisé par Victor Hugo.
    Godefroy, dit « de Viterbe » car il est né dans cette ville en 1120 et y est mort en 1200, était d’une famille dévouée au service de l’empereur. Lui même passa le plus clair de sa vie à suivre la cour dans ses déplacements et à mettre ses talents au service de la cause impériale.

    La description qu’il nous fait du lieu est conventionnelle: « Aux confins de la mer océane est l’ultime pays du monde, où pas la moindre maladie ne trouble l’existence: Le climat y est tempéré, la quiétude perpétuelle. En ces lieux une église a été dédiée à saint Matthieu, où se sanctifient les moines galiléens à enseigner à la Bretagne les saintes vérités de Dieu ». De toute évidence, Godefroy n’est jamais venu à Saint Matthieu, ou alors, ce jour là, il faisait exceptionnellement beau.
    Mais venons en à cette histoire qu’il nous conte ; elle s’inscrit dans le genre fort connu de la
    « navigation » des moines celtes et bretons.
     
    On connaît surtout celle de saint Brendan, qui s’embarqua avec sa communauté pour les mers du nord, et va avec eux de merveilles en merveilles. Dans ces récits fabuleux, se rejoignent l’esprit d’aventure des moines celtes, leur goût du pèlerinage, la nostalgie d’un paradis perdu et les réminiscences des traditions celtes et de l’île d’Avalon.
    Voici en tout cas, contée par Godefroy de Viterbe, la « Navigatio monachorum sancti Mathaei ». La navigation de ces moines qui à longueur de journée scrutent les horizons de la mer et les confins du monde, décident de prendre la mer « pour pouvoir, après une longue absence, décrire à leurs populations les ressources et les lieux que l’univers renferme ».

    Navigation des moines de Saint Matthieu
    ( selon Godefroy de Viterbe)


    Trois jeunes moines navigateurs de l’abbaye de Saint-Mathieu, partirent au neuvième siècle pour évangéliser les terres qu’ils découvriraient.

    Au neuvième siècle, période de Charlemagne, à l’extrémité de la Bretagne, sur une pointe rocheuse balayée par le vent et assaillie par les vagues, s’élevait une abbaye vouée à Saint Mathieu; « la tête de l’apôtre avait été apportée en ce lieu, au VIe siècle, par des marchands du Moyen-Orient ». Des moines vivaient là, partageant leur temps entre la culture d’une terre aride, l’enseignement des saintes croyances et l’exploration de l’océan. Certains s’en allaient, en effet, pendant des mois vers le couchant à bord d’embarcations de type curragh.

    Trois jeunes moines s’embarquèrent sur des navires gréés de grandes voiles qui les portèrent d’un trait à l’horizon. Ils errèrent pendant de longs mois, luttant contre les tempêtes, se nourrissant de leur pêche, buvant l’eau du ciel.
    Un soir enfin, ils arrivèrent en vue d’une île étrange où se dressait une montagne constituée de blocs d’or. Eblouis, ils débarquèrent et parvinrent devant une ville entourée d’une enceinte colossale hermétiquement close. Et cette enceinte était également en or. Alors, ils s’assirent avec l’espoir de voir surgir quelqu’un qui pût leur dire où ils étaient. Mais la nuit passa et rien ne bougea que la lune dont ils suivirent la course dans un ciel rempli d’étoiles qu’ils ne connaissaient pas.

    Aux premières lueurs du jour, des portes s’ouvrirent d’elles-mêmes dans la muraille et les moines virent une cité entièrement en or qui étincelait sous le soleil. Ils entrèrent. Un étrange silence planait sur les rues désertes. Foulant des pavés d’or, ils longèrent des centaines de maisons, vides mais aussi brillantes que le saint calice de leur abbaye, des fontaines ornées de pierreries et des palais dont les façades étaient piquetées de gemmes. Puis ils parvinrent à une église ressemblant à une châsse ciselée par le plus habile des orfèvres. Ils y pénétrèrent; il y flottait un parfum de rose…

    Etonnés de ne rencontrer aucun prêtre dans ce sanctuaire qui n’avait pas l’apparence d’un édifice abandonné, les moines entreprirent une exploration méthodique des lieux. Et voilà qu’ouvrant une porte au hasard, ils découvrirent dans les « logettes » deux vieillards aux barbes majestueuses, assis sur des trônes. Ces étranges personnages étaient immobiles comme des statues. Ils s’animèrent soudain et se levèrent pour saluer respectueusement leurs visiteurs.
    - Qui êtes-vous ? Dirent-ils. Et que voulez-vous ?
    Les autres répondirent qu’ils étaient moines, qu’ils venaient d’au-delà des mers et qu’ils ne voulaient, en ce bas monde, qu’adorer Dieu et faire sa Sainte Volonté.
    - Et vous ? Ajoutèrent-ils.
    Les vieillards parlèrent alors longuement dans une langue fleurie. De leurs discours un peu obscur, les moines crurent démêler qu’ils avaient affaire à Elie et à Enoch, que la ville où ils se trouvaient était gardée par des séraphins et qu’un aliment céleste nourrissait ceux qui avaient le bonheur d’y séjourner.

    De tels propos pour extraordinaires qu’ils fussent, ne parurent point extravagants aux braves moines qu’une lecture quotidienne des Saintes Ecritures avait habitués au merveilleux. Ce qu’ils allaient apprendre par la suite devait, en revanche les plonger dans un grand étonnement. Les deux vieillards, en effet, changeant brusquement de sujet, assurèrent que le temps ne se déroulait pas, sur leur île, au même rythme qu’ailleurs, et qu’un jour, chez eux, équivalait à cent ans dans les autres régions de la terre.
    - Tandis qu’ici, dirent-ils dans leur style particulier, trois fois l’astre du jour a donné sa clarté, de trois fois cent ans ont vieilli les êtres animés de vos contrées. De ceux-là qu’après votre départ, leurs mères ont engendrés, pas un seul, demain, ne sera vivant. La terre, de tout côté, a fait place à de nouveaux peuples et à de nouveaux rois. Et vous-mêmes serez vieux en arrivant là-bas… Puis ils demandèrent aux deux moines-prêtres du groupe de dire une messe.
    Quand l’office fut terminé, le vieillard qui prétendait être le prophète Elie prit la parole :
    - Le temps vous fait signe. Il vous faudra bientôt repartir. Si vous désirez, emportez des provisions d’or et de pierres précieuses. La brise marine vous portera jusqu’en vos demeures en cinq jours. Je vous vois jeunes au départ ; je vous aperçois vieux à l’arrivée…

    Alors, les moines dirent adieu aux vieillards et retournèrent vers la crique où ils avaient laissé leurs bateaux. Là, ils embarquèrent des paniers de fruits et des outres d’eau douce, réparèrent les voiles et les mâts qui avaient eu à souffrir des tempêtes au cours de leur long voyage. Lorsque tout fut terminé, ils quittèrent cette île fabuleuse où ils avaient passé trois jours. C’est alors que les paroles des vieillards se réalisèrent. Une brise s’éleva soudain qui gonfla les voiles et poussa les bateaux à une telle vitesse qu’en cinq jours exactement ils arrivèrent à la pointe Saint-Mathieu. Aussitôt, les moines montèrent vers l’abbaye, pressés de conter leur extraordinaire aventure...

    Mais ayant fait quelques pas, ils demeurèrent pétrifiés : les remparts n’étaient plus ceux qu’ils avaient connus, la ville était transformée, l’église ne ressemblait en rien à celle qu’ils avaient édifiée. Quant à l’abbaye, elle comprenait des bâtiments qui n’existaient pas à leur départ. Pris de crainte, ils pénétrèrent dans le cloître. Là, ils ne reconnurent personne : ni le père abbé, ni le prieur, ni le frère portier. Ils s’aperçurent avec terreur que tout, dans le pays, avait changé : l’évêque, le roi, les seigneurs, le peuple. Ils demandèrent des nouvelles de ceux qu’ils avaient connus. Personne ne s’en souvenait plus. Leurs noms même étaient oubliés. Les moines conclurent que leurs amis étaient morts et ils « en eurent grand deuil ».
    Et comme ils pleuraient en se rapprochant les uns des autres, ils découvrirent soudain avec effroi que leur peau était ridée, leurs cheveux blancs, leur corps décrépit, leurs mains diaphanes. Eux qui avaient encore tout à l’heure, au moment d’aborder la pointe Saint-Mathieu, l’aspect d’hommes jeunes et vigoureux, étaient devenus subitement des vieillards tremblants aux yeux éteints et aux bouches édentées. Le père abbé, les prenant en pitié à cause de leur grand âge, leur demanda d’où ils venaient et qui ils étaient.

    - Nous sommes partis d’ici, il y a trois ans, dirent-ils. Cette abbaye était la nôtre. Nous avons voyagé sur la mer, séjourné trois jours sur une île et nous revenons avec des fruits et de l’or. Mais nous ne reconnaissons plus rien ni personne.
    Le père abbé, fort intrigué, s’enquit de leurs noms, de celui de leurs bateaux et de la date de leur départ. Puis il alla consulter les archives de l’abbaye. Quant il revint, il avait l’air effaré :

    - D’après ce que je viens de lire, dit-il, vous n’êtes pas partis il y a trois ans. Les textes qui relatent votre départ et où se trouvent notés vos noms et ceux de vos bateaux sont beaucoup plus anciens. Ils ont trois cents ans… Comme les moines n’avaient pas l’air de saisir le sens de ses paroles, il ajouta :
    - Comprenez-vous ? Vous êtes partis il y a trois siècles !
    Alors, les voyageurs sentant qu’ils allaient bientôt mourir, racontèrent en détails leur aventure, décrivirent l’île à la montagne d’or, la ville étincelante, les deux vieillards qui prétendaient être Elie et Enoch, sans omettre les étranges propos que ces mystérieux personnages avaient tenus sur les temps différents. Quand ils eurent terminé, ils tombèrent morts et leur récit fut consigné dans les archives de l’abbaye.

    C’est ainsi qu’un jour le chroniqueur Godefroy de Viterbe put avoir connaissance de l’histoire fabuleuse de ces moines, partis de chez eux au IXe siècle, et qui ne revinrent qu’au XIIe…

     


    Mise en forme et en clair par:

    http://curragh.kazeo.com/curragh-la-legende/les-moines-de-l-abbaye-de-st-mathieu,a3137686.html
    Autre source: http://breton.coatmeal.free.fr/textes_stmathieu/saintmathieu_paradis.htm

      

    « AndromèdeLa Cigale »

  • Commentaires

    1
    Mercredi 12 Mars 2014 à 12:59

    Je n'ai entendu parler de cette légende vraiment très, très étrange ... Merci du partage, on en apprend beaucoup chez toi. Bises de Béa

    2
    Mercredi 12 Mars 2014 à 13:34

    Merci ma chère Béa, cette histoire du temps à deux  vitesses ressemble à la légende de Tyr Na Nög, ce n'est surement pas un hasard. Bonne fin de journée et merci pour ta fidélité, bises.

    3
    Jeudi 13 Mars 2014 à 15:01

    Une jolie légende !
    Merci pour tes petits passages dans ma misérable cabane virtuelle
    Bonne fin de semaine
    Seb

    4
    Jeudi 13 Mars 2014 à 15:30

    Oh pas tant de modestie Seb, ta cabane n'est pas si misérable que ça, je l'aime bien yes.
    Bonne fin de journée à  toi et merci de ta visite.!

    5
    Jeudi 13 Mars 2014 à 21:44

    Quelle belle légende ! Je ne la connaissais pas du tout ! Merci, tu m'as fait rêver ! smile

    6
    Vendredi 14 Mars 2014 à 08:01

    Bonjour Amande, alors si je t'ai fait rêver mon but est atteint! smile
    Merci de ta visite, je te souhaite une belle journée ensoleillée.

    7
    Vendredi 14 Mars 2014 à 10:40

    http://img.imagesia.com/fichiers/h6/wolfdroopygirl-1-_imagesia-com_h6hw.gif

    J'ai retrouvé les photos des 3 jeunes moines !! à effacer SVP aprés constatation que ta méthode fonctionne. comme d'Hab. you are the best....

    8
    Vendredi 14 Mars 2014 à 10:45

    Je n'efface rien du tout, prend tes responsabilités cher ami. smile
    Je suis contente d'avoir pu te dépanner, je t'embrasse et je te souhaite une journée lumineuse.

    9
    Samedi 15 Mars 2014 à 13:22

    Je ne connaissais pas la légende et pourtant, c'est l'endroit que je connais le plus au mode ... comme quoi !

    Bises Trislèle, qui sait, peut être connectée !

    10
    Samedi 15 Mars 2014 à 13:25

    yes Tout est possible! Bises Petite Fleur, repose toi.

    11
    Samedi 10 Mai 2014 à 10:57

    Merci Tryskèle pour ce beau récit. Je reviens de l'Abbaye maritime de Beauport et ça me prolonge le voyage de façon délicieuse!

    12
    Samedi 10 Mai 2014 à 11:07

    Merci Volodia, j'espère que tu as pris des photos pour nous raconter ce que tu as vu? Je vais aller voir ça tout de suite!
    Passe une belle journée, amitiés.

    13
    Dimanche 1er Juin 2014 à 09:28

    bonjour Triskèle

    très belle histoire je connaissais les lieux mais pas cette légende on apprend beaucoup de chose chez toi

    bon dimanche

    bises

    ps: je prépare un billet sur la ville d'Ys, je suis passé chez toi pour prendre quelques notes, merci

    14
    Dimanche 1er Juin 2014 à 09:51

    Bonjour Ulysse, oui la ville d'Ys, c'est une très belle légende, ça me fait plaisir si je peux t'aider.
    Passe un bon dimanche aussi, bises.

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